L'arrivée de la Renaissance en Basse Bretagne

 

Conférence de Jean Tanguy, professeur émérite à l’U.B.O. Kerjean le 03/02/1999

La Renaissance commence en Italie vers 1400, à la suite de relations commerciales étroites avec l'empire byzantin. Elle n'arrive en France qu'un siècle plus tard avec les guerres d'Italie qui se terminent par un échec à Pavie en 1525. Les nobles français sont alors séduits par le climat italien, les jardins, les fontaines, les costumes, les châteaux qui laissent passer la lumière...
Ils s’intéressent à l'art dans un second temps. En Bretagne, la Renaissance arrive plus vite que ne le pensaient les historiens car elle emprunte la voie maritime.

Conditions

Économiques

L'art est un luxe: qui dit artiste veut dire client. La Basse Bretagne est riche .

Le commerce maritime

On trouve 130 ports en Bretagne au milieu du 15e siècle. Le roulage Breton, c'est-à-dire le transport de marchandises par mer fait de la flotte maritime bretonne la plus importante d'Europe jusqu'au milieu du 16e siècle. Chaque receveur expédie son registre en fin d'année à la chambre des comptes à Nantes. Mais à l'époque de la révolution, un archiviste est chargé de fournir aux armées françaises le plus possible de parchemins pour les canons. Les conservateurs nantais sont obligés de les distribuer. Seuls quelques exemplaires sont épargnés. Heureusement, on retrouve des registres dans les ports anglais et en Flandres: le port d'Anvers (1er port de commerce mondial) et ses avant-ports accueillent 80% de bateaux bretons. À l'époque, le commerce maritime demande des petits tonnages; cette activité permet l'exportation des produits bretons et une ouverture sur le monde extérieur. Au 17e ce commerce périclite devant la concurrence de la flotte hollandaise ( au prix de revient plus intéressant) mais des activités de cabotage continuent (Bretagne-Bordeaux essentiellement) jusqu'à l'arrivée du chemin de fer au milieu du 19e siècle.

L'agriculture

Le troupeau bovin (animal de base) est une exception en France., c'est l'élevage ovin qui prédomine dans le reste de l'Europe. Le paysage naturel des Landes bretonnes est intégré dans l'agriculture et l'élevage: le genêt broyé sert de nourriture aux vaches (pie noire) et l'ajonc pilé est donné aux chevaux. Le cheval est largement utilisé dans les travaux agricoles (grandes foires du Léon). Le climat pluvieux abreuve de nombreuses prairies. L'élevage très abondant permet la production de fumier qui alimente une agriculture productive. Le Sarrazin ou blé noir est l'aliment de base, les autres céréales nobles (blé, froment, orge, seigle) sont exportées vers l'Espagne, le Portugal, les Flandres ou le reste de la France. La Bretagne est le premier grenier à blé de l'Europe.

L'industrie

Contrairement à l'idée reçue, la Bretagne est une grande province industrielle à l'échelle européenne.
On fabrique du cuir à Lampaul-Guimiliau et Landivisiau : on compte environ 160 tanneries à la fin du 17e siècle. Le papier est fabriqué à partir des "pillous" (débris de tissu). Il existe cinquante moulins à papier autour de la ville de Morlaix. La valeur du papier correspondait à 10% de la valeur des toiles. L'industrie des toiles (lin, chanvre) est la première de France. Cette activité convenait au travail des paysans en morte saison. Le lin est semé fin mars début mai et récolté en août. Il bénéficie des pluies de printemps mais il épuise le sol tous les 6 à 8 ans. Les terres riches de la "ceinture dorée" (terme anachronique du 19e siècle) produisent également des oignons (15e), des artichauts (16e) puis des choux-fleurs (17e). Ce sont surtout les paroisses de la "montagne", au climat rude, aux sols lessivés et plus pauvres, qui se sont jetées sur l'industrie de la toile. Le niveau de vie s'est élevé rapidement et a permis la construction des nombreux enclos paroissiaux. Les crées (toiles fines de lin) fabriquées en quantité industrielle (80.000 pièces de 122 m de long à la fin du 17e) sont vendues en Angleterre (85%), au Portugal, en Espagne et vers les colonies d'Amérique du sud (très appréciées par les colons). La fabrication des olonnes ( toiles de chanvre, plus grossières et plus solides) est centralisée dans la région de Locronan. Ces toiles ont équipé en voiles la majeure partie des navires de guerre en Europe au 16e siècle. On en retrouve sur certains galions espagnols.
Toutes ces productions représentent des sommes d'argent considérables et permettent l'afflux de métaux précieux.

Sociales

Une nouvelle clientèle .

Jusqu'à la fin du XVe siècle, la clientèle pour les commandes artistiques est composée de chanoines, de membres du haut-clergé et de nobles. On pratique une politique de grands chantiers (cathédrales, châteaux). La production artistique est centralisée et le travail homogène au sein des corps de métiers (sculpteurs, peintres, menuisiers).
Au début du 16e siècle, les conditions changent. Après la mort de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les grands nobles émigrent vers la cour royale (Val de Loire, Ile de France). Les évêques sont nommés par le roi depuis 1516. Il n'y a plus de cour ducale en Bretagne. Il ne reste sur place que la petite et moyenne noblesse très nombreuse (5000 familles nobles en Bretagne et 1200 manoirs en Basse Bretagne à la fin du 18e siècle). Une nouvelle clientèle se développe en ville. Les marchands font construire de belles maisons (ex: maison à lanterne à Morlaix) ; c'est la forme urbaine des anciens manoirs. Une nouvelle clientèle se développe également dans la paysannerie enrichie grâce au commerce de la toile. On assiste au développement d'une aristocratie rurale (marchands et paysans) qui achète du fil et le distribue à des petits ouvriers qui travaillent à façon. Ces riches paysans sont les maîtres de la fabrique.
Le niveau de vie s'élève, la population augmente. Les paroisses, riches procèdent à la fabrication des enclos.

La pénétration du nouveau style

Les voies de diffusion

Géographiques

Au début du 16e siècle, le Val de Loire est le centre de la Renaissance. Les rois puis les nobles y construisent ou modifient des châteaux. De nombreux ouvriers italiens (sculpteurs, menuisiers, tailleurs) sont fixés à Tours. L'art Renaissance se diffuse le long de la Loire, puis de Nantes à Quimper jusqu'à Locronan. L'effort est d'abord porté sur les vitraux (faciles à déplacer). Le vitrail à son tour sert de moyen de diffusion du style Renaissance pour arriver en Basse Bretagne. L'année 1560 marque l'arrivée de traités et de gravure de Paris (seconde Renaissance).
Dès 1510, l'art Renaissance touche la Basse Bretagne par mer après un parcours semé d'embûches. Cet art très marqué par le gothique flamboyant, très chargé au niveau décoratif provient essentiellement de l'Italie du nord (Lombardie-Vénitie). Il se déplace essentiellement par la gravure sur bois (xylographie), franchit le col des Alpes, traverse l'Autriche puis la Rhénanie pour arriver en Flandres. À Anvers, on fabrique des statues et des retables en quantité industrielle (gravures par ballots entiers). Ces marchandises arrivent à Morlaix (3° port breton) par voie maritime. De là, elles sont diffusées dans le Léon et le Trégor. L'art Renaissance ne touche la Haute Bretagne que dans les années 1530-1540.

Les relais de diffusion

On trouve de nombreux ateliers urbains établis dans les ports. Morlaix, ville riche de par la clientèle locale regorge d'ateliers corporatifs ( maître, compagnon, ouvrier). Le rôle de ces ateliers est déterminant. Les maîtres achètent des œuvres d'art ou des gravures. On les copie, les transforme (de la gravure au bas relief), on recrée en laissant une grande liberté d'initiative; ce qui produit des œuvres originales.
L'artisanat rural se développe également. Le lien de relations entre la campagne et la ville est assuré grâce au réseau existant déjà par le commerce de la toile. L'artisan de village fabrique des statues pour les églises.

Les étapes

Première Renaissance
La première Renaissance porte avant tout sur les éléments décoratifs ajoutés à une structure traditionnelle non modifiée.

Seconde Renaissance


De 1530 à 1540, François 1er abandonne le Val de Loire et s'installe en Ile de France. Versailles est restauré, de nouveaux châteaux sont construits (Fontainebleau, Anet, Le Louvre).
Une nouvelle génération d'architectes vulgarisateurs fait son apparition :
* Serlio publie un traité à l'usage des architectes, simple, complet avec une importante iconographie
* Jacques Androuet du Cerceau
* Philibert de l'Orme publie un traité d'architecture en 1567
Ces traités sont diffusés rapidement et achetés par les architectes locaux à des prix très abordables.
Le stade superficiel est dépassé, on modifie la structure de bâtiments (ex: la flèche gothique est remplacée par le dôme ou la coupole)

Le chantier de Kerjean (extrait de Skol Vreizh p 316)

"Le château de Kerjean, en pays de Léon, fut construit par des artisans de Landerneau, entre 1550 et 1580, à la demande d'un propriétaire gagné à la mode de l'Ile de France. L'architecte connaissait certainement les châteaux d'Anet et de Fontainebleau, ainsi que les ouvrages de Philibert Delorme et d'Androuet du Cerceau. L'ensemble est protégé par une solide enceinte fortifiée avec bastions et casemates. Le plan à la "française" comprend un logis à hauts pavillons, du type Fontainebleau, avec lucarnes à fronton surmonté du croissant de Diane de Poitiers, deux ailes et, par devant, une galerie à terrasse. Les décors à l'antique triomphent. Si l'ensemble manque d'ampleur, l'œil s'arrête volontiers sur le puits à dôme et lanternon, le porche triomphal de l'entrée. Il fut admiré et imité (Brélès, Finistère) et inspira l'art religieux."

L'originalité de l'art breton

Le mythe de l'art breton, art paysan est faux. Cette idée d'art naïf plaisait à la grande bourgeoisie de l'époque, installée et chrétienne, donc traditionaliste. L'artisan local n'avait certainement pas les moyens de réaliser des œuvres originales et bien proportionnées. Il s'efforçait simplement de recopier au mieux.
Un autre mythe, celui du retard breton (qui a continué à produire du gothique jusqu'au 18e, puis presque sans transition du néogothique au 19e) s'explique par la demande de la clientèle locale très attachée aux formes anciennes. La modernité s'associe au traditionnel.
Importance du "pays" au 19e: la clientèle rurale influence la création. Au départ, on assistait à un regroupement sur de gros chantiers avec un rayonnement proche (ex: Kerjean). Ensuite, la clientèle locale, dont la cellule de base est la paroisse, bourgeonne et on assiste à des créations de styles différents par "pays" (pays des enclos, pays des monts d'Arrée,…). Cette constitution de cellules où se manifeste une création originale explique la diversité de l'art breton.

Conclusion


L'arrière plan économique et social a conditionné tout l'art renaissance breton.
Au XIX ème, la même créativité locale existe, mais l'argent manque. Cette vitalité va donc s'exprimer plus volontiers dans la création de costumes et de mobilier. Le savoir faire des ateliers s'est maintenu, on a donc su sans difficultés aborder le néogothique.

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